Introduction : Santé publique, société et économie
Henri Bergeron, chargé de recherches, 1ère classe au Centre de sociologie des organisations (CSO), CNRS.
La politique de santé publique définit par la loi de 2004 a une double ambition d'action au niveau collectif et d'incitation individuelle. Pourtant, au vu des mesures proposées, la réduction des problèmes de santé publique paraît passer principalement par la transformation des comportements individuels. Qu'il « potentialise » une vulnérabilité génétique, qu'il déclenche les « évènements moléculaires » qui conduisent à la maladie ou qu'il cause proprement la pathologie, le comportement individuel s'affirme, en prévention, comme la variable d'ajustement politique principale. Et si certaines des sciences de la santé publique peuvent révéler les facteurs sociaux et économiques liés aux comportements à risques (et aux pathologies), les politiques menées en son nom situent, en pratique, le locus de l'action chez l'individu, au sein même de son esprit (Communication grand public, nudge, marketing social, neuro-marketing, etc.).
Les politiques de lutte contre l'obésité sont significatives de ce point de vue : si elles entendent agir sur l'offre (sensibilisation de la filière agro-alimentaire, chartre d'engagement volontaire, etc.), le concept d'offre – même « responsable » – manifeste ici un entendement bien réducteur des déterminismes extra- individuels. L'action sur l'offre, telle qu'elle existe aujourd'hui, se révèle être une action sur les signaux envoyés au consommateur (prix, packaging, publicité, merchandising, etc.). Il convient en particulier de réduire l'opacité des marchés en équipant les choix des consommateurs par des dispositifs d'information et des « labels » censés réduire l'incertitude et susciter la confiance. La prévention, finalement, fait sienne une conception marchande des comportements individuels, sur lesquels on peut agir, selon les cas, par les technologies de l'information et de la communication, par les prix et par la qualité. Et la boîte à outil du décideur en santé publique a plus à voir avec le marketing mix qu'avec la panoplie des instruments de lutte contre les inégalités sociales face à la santé et aux risques.
Si l'Etat est « modeste » dans les mesures qu'il accomplit, ainsi que dans celles qu'il délègue, c'est qu'agir sur ces causes est une entreprise complexe. Sans même considérer la réduction des inégalités sociales, déterminant important de la prévalence du surpoids et de l'obésité, la théorie de l'environnement « obésogène », par les facteurs qu'elle énumère, pointe l'ampleur de la tâche à accomplir : perte intergénérationnelle des recettes traditionnelles, moindre disponibilité des produits frais, des fruits et légumes (et leur prix), surproduction de produits sucrés et gras, augmentation du confort, multiplication des ascenseurs, développement de la voiture, du chauffage et de la climatisation, etc. Il existe ainsi un décalage important entre la compréhension des processus générateurs des problèmes de santé publique, leur complexité et leur diversité, et les capacités « d'action limitées de la part des Etats ». L'on comprend mieux pourquoi nombre des mesures de ces politiques puissent être conçues comme symboliques (ce qui ne signifie pas inutiles) : symboliques, en ce qu'elles sont des actions par les signes sur les signes ; symboliques, en ce qu'elles marquent un aveu, sinon d'impotence, du moins de capacités d'action limitées.




