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Mar
25

Inégalités et politiques de santé publique

Thibaut de Saint Pol, chercheur à l'Observatoire sociologique du changement Sciences Po, Paris

Si l'obésité a des conséquences directes sur la santé, la corpulence des individus est un caractère physique très particulier, mêlant étroitement des questions d'apparence et de santé. Les différences de représentations et de pratiques, notamment alimentaires, entre milieux sociaux se traduisent dans les corps et se donnent à voir quotidiennement dans l'apparence des individus, à la fois marqueur d'appartenance et instrument de distinction. La corpulence, parce que l'individu en apparaît généralement responsable, joue un rôle particulier dans les interactions et la construction des identités sociales, dont les politiques de santé publique doivent tenir compte.

Si la corpulence a fortement augmenté en France depuis les années 1990, ce processus n'a pas touché également tous les groupes sociaux. Plus un individu est diplômé, plus en moyenne il est mince et moins il a de risques d'être obèse. Ces disparités selon les milieux sociaux se doublent d'un effet de genre : les inégalités sont plus fortes pour les femmes. De plus, la perception de la corpulence varie fortement entre les hommes et les femmes. Les discriminations liées à la corpulence s'avèrent donc rigoureusement inversées entre hommes et femmes (exception faite des hommes souffrant d'une forte obésité), avec une pression accrue chez les femmes.

Les ressources économiques et culturelles influencent les représentations et les pratiques corporelles, mais le corps et ses formes jouent également sur le niveau de revenus ou le quotidien des hommes et des femmes. De nombreuses études font en effet apparaître la manière dont l'apparence physique influe sur la vie des individus et par exemple leur carrière professionnelle. La minceur est aujourd'hui pour les femmes une sorte de diplôme supplémentaire que le marché du travail reconnaît financièrement. A l'inverse, les discriminations dont sont victimes les obèses sont observées dans toutes les dimensions de la vie sociale, certaines populations cumulant ainsi des handicaps liés à leur santé, des handicaps sociaux, et même des handicaps psychologiques liés à une mésestime de soi. Le corps et ses formes représentent depuis longtemps un enjeu de distinction sociale, dans la mesure où notamment ils donnent à voir aux autres le statut que nous occupons dans la société. Le rapport au corps dans nos sociétés contemporaines se caractérise aujourd'hui par la responsabilité, c'est-à-dire l'idée que « chacun a le corps qu'il mérite ». Il y a ainsi un risque réel de passage de la responsabilisation à la culpabilisation du corps des obèses.

Derrière l'obésité, associée à la santé, se trouve le plus souvent une question d'apparence, aussi bien dans le regard porté sur autrui que sur soi-même. Si la pratique des régimes alimentaires se veut reliée à des raisons de santé, l'apparence s'avère en réalité être généralement la motivation première. L'étude des pratiques et des motivations des régimes alimentaires met en évidence une concentration de la pression sociale sur les femmes, les plus jeunes et les classes moyennes. L'obésité n'est pas qu'un problème de santé. Sa gestion ne se fera qu'en prenant en compte la question de l'apparence des individus et l'importance de la corpulence dans l'ensemble des dimensions de la vie sociale.