Evaluation économique des politiques publiques
Fabrice Etilé , chercheur à l'INRA-ALISS et à l'Ecole d'Economie de Paris
Jusqu'à la fin du XXe siècle, les politiques alimentaires avaient pour objectif de préserver la sécurité et la qualité sanitaires des approvisionnements. Ce qui pose problème désormais, ce sont moins la pénurie et les risques sanitaires que l'abondance et son cortège de maladies chroniques : dysfonctionnements cardiaques, diabète, obésité. Pour agir, les politiques publiques disposent de plusieurs outils, notamment l'information, l'étiquetage nutritionnel et la taxation. L'évaluation de leur impact s'appuie sur l'analyse des coûts et des bénéfices à la fois pour le consommateur, pour les producteurs et les institutions publiques (organismes de contrôle, Sécurité Sociale). Par rapport à d'autres disciplines, l'Economie considère non seulement les bénéfices de santé et médico-économiques des politiques publiques, mais également leur impact sur le bien-être des agents. Ce dernier dépend des préférences qu'ils ont en matière de santé et de consommation alimentaire, et toute contrainte sur leurs choix de consommation peut induire une perte de bien-être à court-terme. L'évaluation économique se distingue également par les méthodologies mises en œuvre. Outre les expérimentations de terrain, les économistes exploitent des chocs exogènes sur des facteurs déterminant l'offre ou la demande alimentaire pour estimer, sur des bases de données représentatives, des relations causales entre variables de politiques publiques (prix, information, marketing etc.) et comportements alimentaires ou poids corporel. Enfin, on cherche à prendre en compte dans la mesure du possible les réactions de l'ensemble des acteurs du marché, afin d'identifier l'impact à long-terme des politiques envisagées.
L'efficacité des campagnes d'information nutritionnelle menées en France est impossible à évaluer, car il n'existe pas de contrefactuel crédible, c'est-à-dire des consommateurs choisis au hasard qui n'aurait pas été exposé à ces campagnes. Quelques travaux mettent en évidence une association entre l'accumulation d'information scientifique sur le lien cholestérol/risques cardio-vasculaire et la baisse de la consommation de produits carnés, de beurre et d'œufs, mais cela pourrait également s'expliquer par des changements de normes de consommation. La capacité de l'étiquetage nutritionnel à améliorer la santé semble relativement faible, dès lors que la plupart des consommateurs ne l'utilisent pas ou l'utilisent mal. L'étiquetage nutritionnel favorise en fait une segmentation du marché : le gras et le sucré sont synonymes de mauvaise santé pour certains consommateurs, et de plaisir gustatif pour d'autres. Quant à la taxe nutritionnelle, si l'objectif est la réduction des apports en calories, les produits laitiers, les graisses animales, les plats préparés et les snacks gras et sucrés devraient être taxés en priorité. Cependant, ceci conduirait également à une diminution des apports en micronutriments. La taxe aurait une efficacité relativement faible, avec des effets pervers pour certaines populations.
Les recherches actuellement menées en France portent sur deux fronts. Tout d'abord, il s'agit d'enrichir les modèles de consommation actuellement utilisés, afin de mieux prendre en compte les contraintes physiologiques et les défauts de perception et de rationalité des consommateurs. Ceci est primordial pour l'évaluation du bien-être produit par les politiques de santé nutritionnelle. Ensuite, plusieurs équipes travaillent à la modélisation des réactions de « l'offre » aux politiques nutritionnelles. Celles-ci dépendent en particulier des relations verticales entre agriculteur, producteurs et distributeurs, et peuvent porter sur les prix pratiqués, la formulation des produits ou l'effort marketing. Ces recherches demandent un enrichissement des bases de données existantes, qui doivent fournir de l'information sur les comportements de consommations, mais également sur les produits offerts (formulation, packaging, présentation en rayon, publicité).




